Au milieu du bourdonnement des moulins à huile, les agriculteurs d'Afrin travaillent sous la menace
À Afrin, le bourdonnement des moulins à huile d'olive a repris, mais l'inquiétude persiste, car les factions soutenues par la Turquie continuent d'exercer leur influence sur la principale région oléicole de Syrie.
À Afrin, au nord-ouest de la Syrie, le bourdonnement des moulins à huile d’olive emplit à nouveau l’air automnal. L’odeur des fruits broyés se mêle à celle du diesel et de la poussière dans les cours des moulins, où les tracteurs déchargent leurs lourds sacs. À travers les collines, sous des arbres centenaires, les familles grimpent aux échelles et tendent des bâches alors que la récolte commence.
Je vais devoir les presser et rendre l’huile aux hommes qui nous volent et nous menacent. Nous n’avons pas le choix.
C'est le cœur de la culture de l'olivier en Syrie, une région qui abrite plus de 15 millions d'arbres et où presque tous les foyers dépendent de cette culture.
Pourtant, derrière le rythme familier de la saison de la récolte se cache un malaise grandissant. Pour les agriculteurs d’Afrin, la joie de la récolte est assombrie par la peur depuis 2018, lorsque ce bastion à majorité kurde a été pris par des factions syriennes soutenues par la Turquie — aujourd’hui connues sous le nom d’Armée nationale syrienne (ANS).

Vue d’une oliveraie près de la ville de Rajo, district d’Afrin, octobre 2025
Depuis lors, les olives et leur huile sont devenues des atouts lucratifs dans un paysage contesté.
L'art du presseur
Chaque matin, alors que la brume se lève sur les oliveraies de Sharran et Rajo, les agriculteurs se rassemblent avec des paniers, des échelles et des peignes en bois. Ils cueillent les olives sur les hautes branches, laissant les fruits tomber sur des bâches étendues sous les arbres.

Un agriculteur kurde dans ses champs pendant la saison des récoltes, près du village de Metina (SYRIE, district d’Afrin, octobre 2025)
Les enfants courent sur les bâches pour ramasser les olives tandis que les femmes trient les feuilles et les brindilles à proximité. En milieu de matinée, les rires se mêlent au cliquetis des râteaux en bois et au bruissement des branches. Malgré la pression des groupes armés, ce rythme ancestral se poursuit.
Au moulin à huile de Sharran, le directeur Hassan Jamal Kharbash se déplace parmi les machines avec un calme serein. Le procésse est le même que dans tous les moulins de la Méditerranée : les olives sont lavées, broyées en une pâte verte épaisse, puis centrifugées pour séprerer l’huile, l’eau et la pulpe. La première huile chatoyante, prisée pour sa pureté, est recuelie dans des baignoires en acier.

À l’intérieur du moulin à huile d’Ain Hajar, sur la route entre Afrin et Rajo (SYRIE, district d’Afrin, octobre 2025)
Rien n’est gaspillé. Les résidus restants sont transformés en huile de qualité inférieure utilisée pour la fabrication de savon, notamment le célèbre savon d’Alep qui a fait rayonner l’artisanat syrien à travers le monde.
Le poids des factions
Au-delà des oliveraies, l’incertitude continue de marquer la saison. De nombreux agriculteurs affirment devoir payer des « droits » à des hommes armés pour accéder à leurs terres ou se rendre en toute sécurité aux pressoirs. D’autres ont été déplacés, laissant leurs arbres entre les mains d’étrangers.
Les producteurs d’Afrin sont confrontés à bien plus qu’à la sécheresse. Les vestiges du contrôle des factions — des groupes autrefois liés à la Turquie — pèsent toujours lourdement sur leurs moyens de subsistance.
Depuis que Damas a réaffirmé son contrôle après la chute de Bachar al-Assad, un nouvel organe local, le Conseil économique, supervise les biens immobiliers et les terres agricoles. Le conseil gère officiellement la restaution des biens aux propriétaires kurdes déplacés. En pratique, explique Azad Osman, membre du conseil local et de l’Association des Kurdes syriens indépendents, « ils ont institutionné le racket ».

Azad Osman, homme politique kurde de Syrie basé à Afrin, où il est membre du KKS, un parti kurde de Syrie indépendant (SYRIE, district d’Afrin, juin 2025)
Osman affirme que le conseil prélève la moitié de la récolte des propriétaires déplacés qui ont des représentants locaux. Si aucun représentant n’est présent, la totalité de la récolte est saisie. Les responsables qualifient cela de frais de gestion ; Osman l’appelle autrement. « Nous sommes à nouveau colonisés », dit-il. « Mais cette fois-ci, par l’État. »
Des années de sécheresse ont aggravé la situation. Les précipitations sont à leur plus bas niveau depuis des années, ce qui fait que de nombreux oliveraies ne produisent que la moitié de leur récolte habituelle. « Ceux qui ont encore des olives », dit Osman, « sont ceux qui ont le plus de mal. »
Un commerce dans l’ombre
Une fois récoltées, les olives doivent être écoulées sur le marché — légalement ou non. Osman affirme qu’une grande partie du commerce illicite passe par Azaz, une ville qui n’a jamais été un centre oléicole traditionnel. Selon lui, ce changement indique que les olives volées y sont acheminées avant d’être transportées vers le nord.
Depuis Azaz, l’huile passerait en Turquie, serait réétiquetée comme turque et exportée à l’étranger, finissant parfois dans les rayons européens.

Hanan Jamal Kharbash, directeur du moulin à huile Kharbash (SYRIE, district d’Afrin, octobre 2025)
À la presse de Ceqmaqe Bicuk, les récits d’ingérence des milices sont monnaie courante. Le directeur Riad Muhammed déclare : « Depuis l’automne, c’est le chaos. Certains agriculteurs ont perdu la moitié de leur récolte. Ils ont des armes, et nous n’avons aucun moyen de nous défendre. »
Il désigne des sacs laissés quelques jours plus tôt par des membres de la faction Failak al-Sham. Ils s’attendent à ce que leurs olives soient pressées. « Je vais devoir les presser et rendre l’huile à ces hommes qui nous volent et nous menacent », dit-il. « Nous n’avons pas le choix. »

Un ouvrier à l’intérieur du moulin à huile local de Ceqmaqe Bicuk (SYRIE, district d’Afrin, octobre 2025)
Pourtant, tout n’est pas sombre. Dans le village de Derswane, près de la frontière turque, une famille est récemment revenue après des années d’exil. Sur leur terrasse, ils préparent des bocaux d’olives marinées. Leur maison se trouvait autrefois à côté d’une base de milice ; aujourd’hui, elle surplombe des collines paisibles où les oliveraies scintillent dans la lumière de l’après-midi.