L'huile d'olive et les négociations commerciales
Personne ne sait si les deux courants de la politique commerciale américaine parviendront à trouver un terrain d'entente, mais cela semble peu probable.

Il arrive parfois qu’un style ou une idéologie devienne si dominant qu’il se reflète partout. Tout comme tout, des yachts de luxe aux voitures en passant par les fers à repasser à vapeur et les aspirateurs, en est venu à ressembler à des chaussures de course, « le marché » est désormais le seul critère permettant de juger tout ce qui touche aux relations humaines.
Des « négociations » ont récemment débuté sur le flanc droit (ou gauche, selon que l’on se trouve au sol ou dans l’espace) de cet immense charognard économique américain appelé « commerce » — le compagnon de l’illustre calmar vampire bancaire —, le « Partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement ». (Le « Partenariat transpacifique » ou TPP assure la symétrie aviaire requise.) Dans le cadre de ce processus, on demande aux acteurs économiques de donner leur avis. Comme d’habitude, le cri plaintif « Nous voulons seulement des règles du jeu équitables » est le refrain entonné par tous les secteurs, de l’aéronautique à l’huile d’olive.
Comme nous le savons tous, l’huile d’olive est un produit complexe. Elle incarne la santé alimentaire dans une culture où les grandes entreprises pharmaceutiques, avec leurs pilules et leurs potions pour tout – de la perte de poids au cholestérol, en passant par l’exercice physique et le bonheur –, occupent pratiquement tout le terrain. Ce n’est pas un hasard si les écoles et les hôpitaux — des institutions qui devraient logiquement privilégier une bonne alimentation — sont devenus synonymes de mauvaise nourriture. L’huile d’olive incarne l’essence même de la douceur de vivre méditerranéenne, alors que la Méditerranée elle-même est présentée comme corrompue et mensongère. Elle représente l’espoir pour les masses indiennes en proie aux maladies cardiaques et au diabète, tandis que la hausse des prix des huiles d’olive les plus saines les condamne à une vie réservée au 1 % le plus riche de la planète.
Dans une déclaration datée du 30 mai 2013, Alexander Ott, directeur exécutif de l’American Olive Oil Producers Association, a exposé la position que les producteurs américains souhaiteraient voir défendue lors des prochaines négociations commerciales. Si une grande partie de ses propos est bien connue de quiconque suit le secteur, certains points moins familiers apparaissent également. L'un d'entre eux est que les producteurs américains ne souhaitent pas seulement revendiquer une part plus importante (que les 2 % actuels) du marché américain, mais aussi faire leur entrée sur le marché européen lui-même. Citant la croissance des marchés américains des amandes et des pistaches comme modèles (M. Ott affirme à tort que ces marchés étaient exclusivement alimentés par les importations jusqu’à il y a 20 ou 30 ans, alors qu’en réalité, ces deux produits ont été introduits aux États-Unis dans les années 1850, bien qu’ils aient connu une croissance considérable au cours de la période mentionnée), il reprend le refrain souvent entendu selon lequel « la seule raison pour laquelle les États-Unis ne disposent pas d’une industrie de l’huile d’olive forte réside dans les programmes de l’UE en matière d’huile d’olive ».
Les problèmes que pose cette position sont nombreux. L’UE est l’un des plus grands importateurs d’huile d’olive au monde, le marché ne peut donc pas être si restreint. Mais c’est l’insinuation selon laquelle les subventions de l’UE visent à exclure les concurrents et à enrichir les grands producteurs méditerranéens au détriment des petits agriculteurs californiens en difficulté qui représente une vision déformée de ce que beaucoup appelleraient à tort « le marché libre » à son apogée. Oui, la Politique agricole commune (PAC) de l’UE, source des subventions agricoles, est réputée pour la fraude, et oui, une partie de celle-ci se produit dans le secteur de l’huile d’olive. Ce problème a été corrigé par des demandes de remboursement des paiements frauduleux effectués par le passé, et il est traité de manière rigoureuse dans les nouvelles propositions de la PAC 2014-2020, qui prévoient entre autres une augmentation significative de la transparence et des sanctions en cas de fraude. Tout en conservant les objectifs fondamentaux de la PAC, à savoir garantir la sécurité alimentaire, protéger l’environnement et maintenir la viabilité économique des communautés rurales, la nouvelle PAC ne profitera qu’aux agriculteurs en activité, accordera la priorité à l’aide aux jeunes agriculteurs et augmentera l’aide aux zones défavorisées. De nouvelles réglementations en matière de concurrence suivront pour des produits spécifiques, parmi lesquels l’huile d’olive.
La contribution de M. Ott contient une mine d’informations importantes, en particulier son tableau présentant les différences entre les normes applicables à l’huile d’olive à travers le monde. Deux points méritent toutefois d’être soulignés. Premièrement, le TTIP ne porte, de son propre aveu, pas sur les droits de douane, qui sont déjà historiquement bas. Deuxièmement, les préoccupations de l’UE — protection de l’environnement, justice sociale et qualité de vie rurale — ne semblent guère susciter d’intérêt aux États-Unis, où les principes bruts du marché dominent tous les discours, de la santé à l’éducation, de l’alimentation à l’énergie. Nul ne sait si un terrain d’entente émergera entre les deux volets de la politique commerciale américaine, mais dans les conditions actuelles, où l’on compare des « pommes et des oranges », cela semble peu probable.